Le syndrome de Diogène

 Dans La rubrique de Frédérique

 

Imagine un monde où l’on ne viderait plus les poubelles, où les sols resteraient souillés, les vitres opaques, les vêtements imprégnés des jours passés.
Imagine vraiment. Nos espaces manqueraient de netteté, de lumière, de légèreté ; l’air serait lourd presque nauséabond et nos déplacements manqueraient de fluidité.
Imagine encore. Plus personne pour effacer les traces de passage pour redonner aux lieux une sensation de fraîcheur. La poussière deviendrait mémoire envahissante, les déchets une chronique du passé, et chaque objet jonché sur le sol pèserait comme une phrase jamais achevée. La lumière hésiterait à entrer, se brisant sur des vitres ternies, les couleurs perdraient leur audace, les odeurs se mêleraient jusqu’à saturer l’espace, et l’air lui-même semblerait fatigué de circuler.

On n’y pense pas et pourtant cela existe. Le syndrome de Diogène transforme l’univers intime de certains en véritable déchetterie. Mais ce qui heurte dans le visible se glisse aussi parfois, sans bruit, dans l’invisible. Depuis quand n’avons-nous pas repensé nos routines ? Depuis quand n’avons-nous pas réinterrogé nos opinions, que nous prenons si facilement pour des savoirs ? Depuis quand n’avons-nous pas découvert quelque chose de réellement neuf, et par conséquent, depuis combien de temps traversons-nous l’existence sans le moindre renouveau, sans faire le ménage ?

Car s’ouvrir au neuf transforme nécessairement et revigore. À défaut, le neuf n’est qu’un même différent, la répétition d’un passé relooké. Découvrir quelque chose de neuf, c’est apprendre à voir le même autrement, non plus en quête du familier, mais attentif à ce qui diffère, à ce qui étonne, et à ce que se révèle de nous-mêmes et du monde. Tout renouveau invite à dépoussiérer les consciences, à réinventer une part du quotidien et à desserrer l’étau des habitudes.
Qu’est-ce qui diffère aujourd’hui d’hier ? Qu’avons-nous à en apprendre ? Dans ce jeu subtil entre répétition et nouveauté, seule la présence permet de se laisser toucher autrement et de s’inscrire dans un mouvement qui nous dépasse.

C’est une leçon d’expérience, à vivre plutôt qu’à ranger parmi les cahiers du savoir que nous avons noirci sans toujours les intégrer. Chaque soir, le soleil se couche. Est-ce une routine, un rituel, une fin… ou déjà le commencement de quelque chose ?
Avons-nous traversé la journée en conscience ? Était-elle inscrite dans un projet vivant, ou dans une habitude à mille lieues du nouveau ? Qu’y a-t-il eu de neuf dans nos émois, nos pensées, nos relations, nos actions, nos regards à l’heure où nous rejoignons notre couche ?

Chaque jour passé sans prêter attention au neuf rapproche d’un état de somnambulisme et nous transforme en êtres engourdis, aveugles et pourtant persuadés d’être éveillés. Et si l’on s’attelle à observer les déchets qui s’accumulent dans nos sphères émotionnelles et mentales, nous réalisons que sur ces plans invisibles, nous succombons au syndrome de Diogène.
Alors, pour ne pas crouler sous le poids de nos miasmes intérieurs, il devient nécessaire de faire le tri, de se libérer de ce qui encombre, de conserver ce qui éclaire, de nettoyer l’hier pour le dépasser, et d’avancer plus léger vers ce qui reste à découvrir.

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