Marcher sans attentes
Ce n’est que lorsque nous n’avons plus aucune attente envers l’autre que nous pouvons enfin le rencontrer pour ce qu’il est réellement et non pour ce que nous voudrions qu’il soit. Et c’est aussi, lorsque notre propre désir de reconnaissance s’éteint que nous pouvons reconnaître l’autre comme un être entier, unique, au-delà de nos filtres et de nos projections. Alors se dessine ce que peut être une juste relation faite de présence, d’accueil et de partage, où le discernement n’est pas aboli, mais aiguisé, raffiné, renforcé.
Reconnaître l’autre comme une âme en chemin et se reconnaître ensemble sur ce même chemin est un gage d’évolution. Tant que nous gardons un pied dans l’involution, nous restons prisonniers de nos attentes. Il est donc essentiel de les démasquer, de les évaluer une à une, car vouloir s’en libérer sans les avoir prises en compte, c’est espérer marcher sans s’être levé.
Toutes nos attentes naissent de l’importance que nous nous accordons. Elles émanent de nos consciences individuelles identifiées à leurs croyances, à leurs opinions, à leurs désirs, à leurs satisfactions comme à leurs insatisfactions.
Attente d’être reconnu, d’être compris sans même parler ; attente que l’autre partage nos valeurs, notre rythme ; attente qu’il ne soit pas différent pour ne pas nous déranger, ou qu’il soit différent pour s’ajuster au moule de nos désirs ; attente d’attention, y compris quand nous-mêmes n’accordons aucune réelle considération à l’autre. Bref, attente que l’autre soit conforme à nos idéaux, à nos désirs, à nos croyances, à nos ci et à nos ça … Toutes ces attentes, même les plus subtiles, cherchent en l’autre un écho validant nos préconçus, nos préjugés et nos illusions.
Ces attentes tissent en secret les mailles des filets qui nous emprisonnent. Elles se parent du masque des besoins, des espoirs muets, des jugements critiques envers tout ce qui ne correspond pas à ce qu’elles jugent adéquat. Et c’est là que le bât blesse. Peu à peu, elles dressent des murs entre nous et l’autre. Elles nourrissent l’égoïsme, elles entretiennent les séparatismes, les guerres et les exclusions.
Le comprendre engage à s’en affranchir. Mais n’attendons pas que ce soit facile. N’attendons pas non plus que ce soit difficile, marchons sans attente.
Accueillons, simplement à chaque instant, celles qui surgissent pour les nommer, en faire le tour, et les laisser se dissiper. C’est une voie royale pour faire taire les a priori, pour choisir, s’engager et écrire une page nouvelle où la rencontre peut s’inventer, se déployer, déliée des attentes qui l’encombraient et la polluaient.
Dans cet espace vierge, dépourvu de projections, peut naître une relation plus juste, une rencontre entre deux présences, deux âmes débarrassées de leurs vieux costumes cousus de suppositions et de désirs.
Marcher sans attente, c’est suivre la voie de la reconnaissance, c’est un aller vers l’ensemble. C’est permettre à la lumière d’une rencontre de rayonner et de circuler librement, sans entrave sur le réseau des champs relationnels.