Privilèges
Nous avons souvent une représentation arrêtée de ce que sont les privilèges. Nous les assimilons à des avantages visibles, matériels, sociaux, détenus par certains et refusés à d’autres. Nous les regardons avec envie, avec colère ou avec satisfaction. Pourtant, les privilèges ne sont pas toujours ce que nous croyons. Ils ne se réduisent pas à la fortune, au statut ou à l’exercice du pouvoir. Ils existent également sous une forme plus discrète, plus intime, plus universelle. Ce sont les atouts essentiels que la vie dépose en chacun de nous, et que nous oublions trop souvent de reconnaître.
Nous avons d’abord le privilège de nous diriger dans l’existence. Même lorsque les circonstances nous contraignent, même lorsque les chemins semblent étroits, il demeure en chacun une capacité de choix. Nous pouvons orienter notre regard, transformer une attitude, refuser la résignation, choisir la dignité plutôt que l’amertume. Ce pouvoir intérieur n’abolit pas les injustices du monde, mais il nous rappelle que nous ne sommes jamais entièrement réduits à elles.
Nous avons aussi le privilège de voir, d’écouter, de sentir, de penser. Ces facultés ordinaires qui nous accompagnent chaque jour sont d’immenses richesses à portée de celles et ceux qui réalisent la beauté et l’ingéniosité du vivant.
Voir ne consiste pas seulement à scruter les formes extérieures, c’est aussi discerner ce qui se tient derrière les apparences. Écouter ne signifie pas seulement entendre les sons qui parviennent à nos oreilles, c’est accueillir la parole de l’autre, sa joie, sa souffrance, son espoir ou sa fragilité, pour émettre en retour une note appropriée. Sentir, c’est être encore touché par la beauté d’un matin, par la douceur d’une présence, par la force d’un geste simple, et goûter à l’émerveillement, y compris quand rien ne va plus.
Nous avons le privilège d’identifier, derrière les événements troublés de notre époque, le mouvement plus vaste de l’évolution humaine. Certes, l’histoire porte ses violences, ses erreurs, ses retours en arrière. Mais elle porte aussi des éveils, des conquêtes morales, des élargissements de conscience. Ce regard n’est pas naïveté, mais lucidité profonde. Il invite à découvrir qu’au sein même des ténèbres, la lumière croît dans le monde et imprègne les consciences.
Nous avons encore le privilège de pouvoir sortir de nos enfermements profonds. Beaucoup connaissent la peur, la honte, la colère ou le sentiment d’impuissance, ces stigmates invisibles qui emprisonnent longtemps. Mais l’être humain a les moyens de se relever, de comprendre, de tirer les leçons et d’intégrer les expériences pour poursuivre son avancée autrement. Chaque pas sur le chemin de vérité offre le privilège d’une libération.
Enfin, nous avons le privilège de pouvoir aimer. Aimer, non comme un vague sentiment, mais comme l’élan de vie qui pousse à respecter, à relier, à servir, à construire. Là où le monde oppose les nantis et les non-nantis, les forts et les faibles, les semblables et les différents, l’amour répond à une autre logique, celle des justes relations.
Oui, les inégalités existent et doivent être combattues. Mais il serait dommage d’oublier que chacun porte aussi l’aptitude à transformer le réel. Le véritable privilège est peut-être là, dans la découverte de nos atouts secrets pour les mettre au service d’un monde plus juste, plus fraternel et plus conscient.